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Cité Philo - Hauts-de-France

Éduquer, instituer

Longtemps l’éducation en Europe resta fidèle à une formule médiévale : « instituer la vie. ». La vie (ZOE en grec) est une chaîne anonyme de générations. Chaque naissance  institue par des rites, religieux ou laïques, la naissance d’un « nouveau ». Lorsque les parents donnent un  nom à leur enfant  et l’inscrivent à l’Etat Civil, cet enfant passe de la ZOE au BIOS (autre nom de la vie). Ce qui distingue ces deux termes grecs, c’est que dans BIOS on entend « biographie ». La naissance est le début d’une histoire individuelle. L’école se situe elle-même consciemment, comme tous les appareils de 1’État, dans cette histoire. Gilles Deleuze écrit en 1955 : « l’homme n’a pas d’instinct, il fait des institutions », rejoignant ainsi un discours philosophique de Platon à Freud, en passant par Kant.

En nouant ensemble éduquer et instituer, on se donne les moyens de rattacher 1éducation

à un acte instituant,  d’une  part,  et,  d’autre part, à une chaîne d’institutions antérieures (accueillir les « nouveaux »)  et  postérieures que 1on appelle parfois « transmission ».

C’est à préciser l’objet de la transmission et son destinataire que l’on doit s’attacher.

On ne réduira pas l’institution d’éducation au système scolaire lui-même, car on ne présentera pas 1institution comme du déjà institué. Instituer est un processus par lequel 1institut rejoue son existence et son organisation sous la pression d’une volonté instituante. L’institution n’est pas la  loi: la loi limite les actions, l’institution est « un modèle positif d’action » (Deleuze). Une avalanche de dispositions législatives peut dévitaliser une  institution. La « désinstitutionalisation › serait-elle un nom possible pour qualifier le moment historique où nous sommes immergés ? La sociologie et le droit ont depuis longtemps pris en charge cette question. Mais notre actualité requiert aussi que tous, philosophes ou non, commencent à 1’explorer dans toutes ses dimensions.

Transmettre

« Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol ».

Par cette allégorie, Hegel désignait le rapport de la philo- sophie à l’actualité. La philosophie, bien qu’elle soit effort pour penser le monde, ne peut comprendre pleinement ce qui arrive qu’une fois qu’il est advenu.

Oscillant entre le risque de courir après l’actualité immé- diate et celui d’ignorer l’événement, la philosophie doit prendre son temps pour penser.

Citéphilo s’inscrit dans ce projet : se rencontrer dans la cité autour de la philosophie pour penser l’actualité, ce qui ne se borne ni à l’immédiate-

té d’une situation ni à la facticité de circonstances. Pour l’heure, c’est la pandémie de Covid-19 qui obscurcit l’avenir. Quelle place donner dans la programmation de cette 24ème édition de Citéphilo à cette irruption intempestive ?

La pandémie est encore à l’ordre du jour : c’est ce qui nous a moti-

vés dans l’élaboration de notre programme. Plutôt que de

« penser l’événement », nous avons choisi de « penser en rapport avec l’événement », d’être attentifs à ce qui est particulièrement agissant dans ce moment singulier.

Penser la transmission, en son sens éducatif, bien sûr, mais aussi en un sens médical ou biopolitique que l’actuelle pandémie nous contraint d’envisager, tel est le projet de cette édition 2020, vouée à interroger tout par- ticulièrement, parmi les enjeux contemporains, ceux de l’éducation comme processus d’institution de la vie.

Transmettre est un verbe qui permet de dire ce qui arrive et agit dans le monde. Il indique que ce qui compte ce n’est pas celui qui transmet ou celui à qui l’on transmet, mais ce-qui-se-noue-entre les deux. Comme le suggère notre affiche, transmettre, quand il s’agit d’éducation, c’est toujours tenir dans un équilibre instable un enfant que les institutions qu’il va traverser porteront à leur tour. C’est à penser, dans l’actualité même, cet acte de trans- mettre, que nous vous convions tout au long de ces ren- contres. Avec l’invitée d’honneur, Mireille Delmas-Marty, à la frontière du droit et de la philosophie. Autour du thème central mais aussi avec l’actualité éditoriale, les rencontres de 2020 proposent d’amorcer une réflexion sur les causes et les effets de la crise actuelle, que nous poursuivrons en 2021.