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Céline Bessière et Sibylle Gollac : « Oui, le capital a bien un genre »

Céline Bessière et Sibylle Gollac : « Oui, le capital a bien un genre »



Le lundi 22 novembre 2021, CitéPhilo recevait Céline Bessière et Sibylle Gollac. Les deux sociologues ont parlé de leur ouvrage paru en février 2020 : Le genre du capital. Fruit de plus de 20 ans d’enquête, il s’attache à décortiquer les inégalités de patrimoine entre femmes et hommes. Retour sur un exposé limpide… et un appel à la lutte féministe.

Si l’on suit les textes, la législation française est l’une des plus égalitaires lorsqu’il s’agit de traiter des affaires de gros sous. Hommes et femmes disposent des mêmes droits dans la gestion de leur patrimoine. Si l’on suit les chiffres, néanmoins, il est permis de douter de ce prétendu égalitarisme républicain. Entre 1998 et 2015, selon l’Insee, les inégalités de patrimoine entre femmes et hommes sont passées de 9% à 16%. Constatant ce grand écart entre théorie et pratique, Céline Bessière et Sibylle Gollac se sont penchées sur les causes de cette inégalité criante de genre.

Hériter ou se séparer : pour les femmes, c’est perdant-perdant

Le lieu privilégié de leur enquête est la famille, qu’elles observent comme une institution économique à part entière. Elles identifient deux moments de la vie où les individus font les comptes : le moment de l’héritage, et celui du divorce. Pour étudier ces deux aspects, les autrices allient données qualitatives (enquêtes de longue durée auprès de familles, de notaires, d’avocat.es), et quantitatives (rapports Patrimoine de l’Insee).

Ce sont d’abord des biais liés au genre qui expliquent la moindre inclinaison des femmes à exiger leur part financière. Lors d’une séparation, il est communément admis que la femme pourra mieux s’occuper des enfants, tandis qu’à l’homme revient la charge d’accumuler un pécule en se consacrant à son travail, quitte à délaisser sa progéniture. Le travail domestique, fourni essentiellement par les femmes, est de plus très mal pris en compte dans la division du capital conjugal. Un an après un divorce, 35% des ex-conjointes se sont appauvries, contre seulement 9% des ex-conjoints.

Lorsqu’il s’agit de transmettre un patrimoine, les fils, et a fortiori les fils aînés, sont largement privilégiés par rapport aux filles, car la famille considère qu’ils seront plus capables de faire perdurer et prospérer l’héritage. C’est ce qu’on appelle les stratégies familiales de reproduction. Les hommes reçoivent ainsi les biens structurants, c’est-à-dire l’essentiel du patrimoine familial, qu’il s’agisse de la maison des grands-parents ou de l’entreprise de papa. Les femmes, elles, s’attachent à maintenir la cohésion familiale face aux déchirements que peut occasionner une succession. Elles font donc passer l’avenir de la descendance avant leur propre intérêt financier.

Une justice aveugle aux inégalités de genre


Biais de genre et stratégies familiales pourraient se voir contrecarrées par la justice. Après tout, le droit est égalitaire ; pourquoi ne rééquilibrerait-il pas la balance ? Dans les faits, plutôt que d’empêcher la perpétuation de ces inégalités, avocat.es, juges et notaires viennent apposer le sceau étatique sur la discrimination des femmes. En validant la thèse selon laquelle une mère doit faire passer sa carrière après ses enfants, en assurant qu’il est normal que le fils hérite de l’entreprise familiale et que la fille reçoive des compensations, ils et elles accréditent la thèse selon laquelle aux hommes revient l’argent, aux femmes les sentiments.

Face à cette apparente fatalité, Céline Bessière et Sibylle Gollac ont des solutions. Sur le plan pratique, il s’agirait notamment de former les professionnel.les du droit, et de les sensibiliser à la question des inégalités de genre face au patrimoine. Sur le plan idéologique, remettre à l’ordre du jour le féminisme matérialiste, qui allie lutte des classes et lutte contre le patriarcat. Pour qu’enfin, les femmes cessent de travailler pendant que les hommes accumulent.


Pour aller plus loin :

Céline Bessière, Sibylle Gollac (2020) : Le genre du capital, Paris, La découverte, 21€

Interview des deux autrices dans le podcast « Les couilles sur la table » présenté par Victoire Tuaillon, février 2020 : « Le patrimoine, enjeu capital ». Disponible en ligne : https://www.binge.audio/podcast/les-couilles-sur-la-table/le-patrimoine-enjeu-capital






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