Résidences-mission

Deux résidences-mission de philosophes se sont tenues sur les territoires des Hauts-de-France

L’association Philolille, qui organise le festival Citéphilo, a lancé en 2019 un nouveau projet en partenariat avec la Drac des Hauts-de-France : proposer à un philosophe de résider dans un territoire volontaire, non pas pour écrire mais pour vivre sur place et se rendre disponible pour des rencontres philosophiques avec un public le plus large possible .
Ce projet est animé du désir de poursuivre la démocratisation de l’accès à la philosophie, entendue dans un sens large, comme l’exercice de la pensée, sans se limiter à la discipline académique mais en mobilisant tant les arts que les sciences ou d’autres formes d’activité humaine (le sport par exemple ou la cuisine).

Les deux premiers territoires à s’être engagés dans cette démarche sont la communauté d’agglomération du Douaisis, qui a accueilli en résidence Christian Godin en 2020, et la ville d’Outreau, qui a accueilli Guillaume Le Blanc en 2021.
Chacune de ces résidences a duré environ trois mois, précédés d’une période d’immersion sur place en amont, permettant de rencontrer les associations ou établissements du territoire (écoles, collèges, lycées, centres culturels, sportifs sociaux etc) et d’élaborer avec eux des projets d’actions ou d’intervention.

Christian Godin et Guillaume Le Blanc sont tous deux des enseignants et des chercheurs. Ils ont publié de nombreux ouvrages. On peut citer pour Christian Godin La philosophie pour les nuls (First, 2007), ouvrage de vulgarisation qui couvre tout le champ de l’histoire et de l’actualité philosophique, et La crise de la réalité : formes et mécanismes d’une destitution (Champ Vallon, 2020). Pour Guillaume Le Blanc, qui se réclame d’une philosophie de terrain, ne séparant pas les textes de leur mise en pratique, on citera ses livres sur les exclus, ceux qui mènent une vie précaire, et notamment Vies ordinaires, vies précaires (Le Seuil, 2007) et L’invisibilité sociale (PUF, 2009).

Christian Godin, professeur à l’université de Clermont-Ferrand, est retraité tandis que Guillaume Le Blanc est professeur à l’Université de Paris.

Christian Godin a été intéressé par la nouveauté, par la dimension de popularisation de la philosophie, grâce à la rencontre avec des publics très variés.
« Ce projet de résidence de philosophe est un champ d’expérimentation, il a d’abord eu pour moi l’attrait de la nouveauté. Il me permettra de prendre contact avec des milieux et des personnes qui sont restés très largement étrangers à la culture philosophique – je pense évidemment aux plus démunis. Les individus sont toujours capables, et tous, de comprendre et d’apprendre quelque chose de plus.(…) Et cela procure de la joie. »

Guillaume Le Blanc était intéressé par la mise à l’épreuve de ses convictions sur le rôle social de la philosophie.
« ce projet entre en résonance avec ma propre pratique de la philosophie. Ma conviction générale est que la philosophie n’a pas vocation à rester à l’intérieur de l’enceinte universitaire car elle n’existe que si elle est donne sens à des expériences d’émancipation portées par les gens et soutenues par tout un millefeuille d’institutions, parmi lesquelles les institutions scolaires et culturelles jouent un rôle primordial. (…) La philosophie dans la cité , héritée des Lumières, n’est actuelle que si elle est discutée, partagée, mise en commun, c’est-à-dire que si elle ne relève pas d’un enseignement du philosophe fait auprès des non-philosophes mais que si elle ressort d’un partage philosophique des expériences que le philosophe professionnel peut contribuer à faire émerger par une éducation commune à la réflexion, à la formulation de concepts et à l’interrogation critique. »

Les habitants ont été informés de la présence des philosophes résidents par les bulletins municipaux ou intercommunaux, insérée dans les programmes municipaux, et reprise par la presse. La presse régionale s’est intéressée au projet dès la première résidence, notamment la Voix du Nord, relayée par France Inter, France 3 a assisté à une rencontre au lycée professionnel d’Outreau, une journaliste de Libération a passé une journée à Outreau à l’occasion d’une manifestation sur le thème de la participation organisée par le centre social Jacques Brel pour ses quarante ans. En clôture de la résidence, les questions ouvertes par cette journée ont donné lieu à un échange entre Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France et les habitants du territoire.

En réponse aux sollicitations des associations ou institutions, toutes sortes de rencontres ont rythmé les résidences : dans le milieu scolaire, discussion autour de thèmes, pique-nique avec les enseignants, promenades avec les collégiens mais aussi rencontres plus informelles avec des SDF, avec des jeunes dans la rue

Dans le Douaisis comme à Outreau des conférences publiques ont aussi été organisées, réunissant souvent des professionnels, format plus classique. Ces rencontres publiques permettent de créer une dynamique sociale autour de la résidence en dehors des rencontres internes aux associations et au milieu scolaire.
Diversité des sujets abordés, diversité des interlocuteurs, diversité des attentes, rien ne rebute les philosophes résidents, non pas qu’ils aient réponse à tout mais ils font preuve
d’une grande capacité d’écoute et de dialogue. Leur approche quoique différente l’une de l’autre est fondée sur une forme semblable de maïeutique : écouter, rendre sensible aux ambiguïtés des questions, faire surgir les solutions, sans oublier que pour faire cela avec exigence, tout en restant accessible, il faut beaucoup d’expérience et de connaissances.
En l’absence de recension, il est difficile d’évaluer les effets induits par la présence des philosophes sur les territoires.

Aucune des rencontres qui ont rythmé ces deux résidences ne ressemble à des cours de philo. Elles ne sont pas cadrées par un programme, elles ne visent pas un résultat chiffré comme lors d’un examen. En revanche, elles se fondent sur des principes, la conviction que toutes les questions sont pertinentes, que l’effort d’écoute, de définition, d’analyse, permet de penser différemment, de tenir à distance les fausses évidences, de se bousculer soi-même, de faire confiance à nos intelligences. Il y a une joie à éprouver sa capacité de connaître. Cette joie n’est pas réservée aux spécialistes.
« L’expérience nous montre que l’influence que l’on peut avoir, échappe largement à notre volonté. On échoue souvent sur celle que l’on entendait avoir et l’on a finalement celle à laquelle on n’avait pas pensé. La vie des idées obéit à d’autres lois que la circulation des marchandises. » (Christian Godin )
On ne peut mieux dire : la portée des rencontres philosophiques échappe aux prévisions mais elle peut changer la qualité de l’air qu’on respire.

Le prochain appel à candidatures aura lieu en 2023.