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Produire la guerre, produire le genre. Des Françaises au travail dans l’Allemagne nazie (1940-1945)

L’historienne
Catherine Lacour-Astol débute la conférence en présentant l’autrice du livre,
Camille Fauroux. Historienne et maîtresse de conférences à l’université de
Toulouse, son œuvre publiée en 2018 reprend son sujet de thèse. Elle s’est
intéressée à l’itinéraire de 80 000 femmes parties de la France vers
l’Allemagne en 1940 (dont 10% sont des femmes étrangères). Choix volontaires, motivations
économiques, les raisons de ces départs sont plurielles. Toutefois, Camille
Fauroux a pu constater l’existence d’un mobile commun, celui de pouvoir faire
un choix en rupture avec la condition féminine de l’époque.

L’historienne
explique que cette réflexion a été nourrie par sa lecture du livre : La
douleur
de Marguerite Duras dans lequel une scène évoque son sujet
d’étude. Au sein de ce passage, un personnage assiste au retour d’Allemagne des
travailleuses françaises confrontées aux femmes résistantes. L’autrice explique
que cet affrontement illustre des logiques de classe et de genre qu’elle a
souhaité étudier. Après une étude quantitative, elle s’est intéressée à la
trajectoire de ces femmes.

Deux
tiers d’entre elles ont moins de trente ans, sont issues des classes populaires
des milieux urbains et sont majoritairement célibataires. Quelles sont les
raisons de leur départ ? Pour quelques-unes il résulte de chantages,
lorsque pour d’autres la volonté de rejoindre un proche emprisonné en Allemagne
est trop forte. Ce sont essentiellement des motivations économiques qui les
poussent à partir. Un désir d’émancipation dont l’occupant se saisit. Véritable
paradoxe pour le régime de Vichy qui bafoue la condition féminine.

A
leur arrivée en Allemagne, elles sont logées dans des logements collectifs au
sein même des entreprises. Une ségrégation socio-spatiale s’y établit en
fonction de leurs nationalités. Le système de travail possède de nombreuses
contraintes (impossibilité de changer de travail, interdiction de s’absenter ou
d’être en retard sous peine de sanction). Ces multiples entraves à la liberté entraînent
paradoxalement une libération du corps et des mœurs de ces femmes. Bien que les
nazis séparent les hommes des femmes, Camille Fauroux observe que la
transgression de ces règles est fréquente.

Ces
femmes font preuve de grande inventivité pour nouer des relations amoureuses
avec des hommes ou des femmes. Leur sexualité devient publique pendant et après
la guerre. Elles seront considérées par la société comme des femmes déviantes
politiquement et sexuellement. Ces relations conduisent à la naissance
d’enfants. Des pouponnières dans les camps sont créés, mais l’on observe
toujours une hiérarchie sociale dans le traitement des nourrissons selon la
nationalité (Camille Fauroux a notamment observé un haut taux de mortalité dans
les pouponnières russes et polonaises). Ainsi, l’historienne rappelle
l’importance d’étudier l’histoire des femmes sous le prisme de
l’intersectionnalité.