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Bruno Latour, le philosophe qui pense nos plaies

Ce samedi 19 novembre, à 14h30, un entretien de l’anthropologue Bruno Latour était diffusé au Théâtre du Nord. Après la projection, le public a pu échanger avec Nicolas Truong, journaliste au Monde qui avait recueilli les confidences de Bruno Latour en 2021 pour la chaîne Arte.

Bruno Latour était censé se tenir devant nous pour échanger autour de « l’hypothèse Gaïa ». Hélas, le philosophe s’est éteint le 9 octobre à l’âge de 75 ans. C’est donc la magie du numérique qui a permis cette rencontre par écran interposé.  

Une critique de la modernité

Le début de l’entretien est centré sur la modernité, sur l’absurdité de l’injonction « modernisez-vous ! », un mot d’ordre qui n’a que rarement l’effet escompté. Bruno Latour se défend pourtant d’être réactionnaire : à quoi ressemblerait donc l’abondance, la liberté et l’émancipation sans la modernité ? Il va nous falloir trouver une réponse, et vite, puisque la modernité est finie. Eh oui, cher lecteur, ce mouvement d’histoire n’est plus pour la simple raison qu’on ne peut plus moderniser la planète au risque que l’humanité disparaisse.  

Ecologiser à travers Gaïa

Au lieu de moderniser, il nous faut désormais écologiser. Au lieu d’être hors-sol, il nous faut désormais atterrir. C’est ici que Gaia entre en scène. Gaia, c’est la mythologie, la science et la politique. Gaia, c’est la planète transformée par les humaines. Penser Gaia, c’est répondre à ces trois questions : comment on a mis la planète dans cet état, comment on maintient son seuil d’habitabilité et surtout, comment on lutte contre ceux qui continuent à abimer la planète ? Nous sommes passés si vite d’une ère d’émancipation à une ère de dépendance au sein d’un modèle écologique incapable de fournir liberté et abondance que nous n’arrivons pas à nous adapter à une transformation aussi radicale. Il va falloir du temps avant d’accepter que la classe écologiste constitue la nouvelle rationalité.

               L’obsession de la description

L’anthropologue nous offre alors une porte de sortie, un moyen de prendre de la hauteur qu’il s’est lui-même appliqué toute sa vie : « je suis un obsédé de la description. Décrire, c’est prendre de la hauteur. » La description permet de se libérer de quelque chose qui peut être considéré comme écrasant : le grand n’est pas fait d’autre chose que le petit. Décrire, c’est aussi par exemple lister ses propres dépendances. C’est réaliser ce qui définit notre territoire. C’est restituer les capacités du politique : passer de politique moderne à politique modeste.

Bref, Bruno Latour aura donné à mon cerveau suffisamment de matière à réfléchir pour les dix prochaines années. Ce que je garde de lui, au-delà de ses sourcils broussailleux, de son regard perçant et de sa capacité stupéfiante à nous embarquer dans son cerveau, c’est cette phrase : « Ce n’est pas le boulot d’un philosophe que d’ajouter des larmes à celles que font verser les catastrophistes. »