Michaël Foessel et Sophie Djigo à l’auditorium des Beaux-Arts, 21/11/2025.
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Une grammaire politique sans Bescherelle, ou, l’ascension du RN.

Quelle incohérence a pu mener à une possible future victoire du Rassemblement National (RN) ? C’est bien cette question qui était au centre du débat donné par le philosophe Michaël Foessel, et animé par Sophie Djigo, le 21 Novembre à l’auditorium des Beaux-Arts de Lille. Question au cœur de son livre Une étrange victoire. L’extrême droite contre la politique. (2024) dans lequel il revient sur l’ensemble des facteurs ayant menés à cette situation.

Une fidélité nécessaire

Le philosophe l’explique dès le début, la fidélité à des idéaux ou à des manières de faire de la politique est centrale, puisque l’extrême droite est justement à contre-pieds de ces traditions politiques. Car si la République, elle, est « l’exclusion de tout parti prônant une discrimination entre individus », l’extrême droite « promeut l’inégalité de droit irrattrapable, dû à la naissance », une première incohérence dans la montée de cette mouvance au sein d’institutions devant garantir l’égalité de tous. La fidélité passe aussi par un appel à une mémoire collective pour savoir qualifier l’extrême droite, la différencier des autres formations politiques et, aussi, lui tenir tête.

La grammaire politique

L’évolution de la grammaire politique, Michaël Foessel le précise également, profite avant-tout à l’extrême droite, qui a besoin d’un brouillard pour se développer. Cette évolution s’est d’abord faite en 2007, avec le passage du RN de l’état de « scandale », provoqué par Jean-Marie Le Pen et ses frasques depuis la création du parti, à celui de « sidération », soit la dédiabolisation progressive pour le rendre acceptable. Le fait que le parti accepte l’idée de république est d’ailleurs un fait marquant, le philosophe rappelant la dénomination de « ripoublique » utilisé par Jean-Marie Le Pen.

La fragmentation du clivage gauche/droite entamé à partir de 2017 à elle aussi servit au parti à se développer dans le paysage politique. Celle-ci l’a aidée à gagner ce que Michaël Foessel appelle « la bataille du sens commun », soit ce qui semble évident et même nécessaire à intégrer dans une société, et que le RN a pu infiltrer pour y introduire ses idées. Il relève ainsi l’incohérence majeure de celles-ci, la « xénophobie pour protéger la république », faisant alors de la république une notion identitaire et non plus inclusive, remettant ainsi en question l’évolution actuelle de notre système politique.

On ne peut plus rien dire

L’obsession des extrêmes droites pour la liberté d’expression, accusant la « gauche culturelle » d’installer une dictature du langage à une époque où elle n’a jamais été aussi fragilisée, est aussi soulevée par l’auteur. Car, derrière cette formule réclamant le retour d’un âge d’or où l’on pouvait tout dire, le philosophe y voit la volonté de revenir à une époque où finalement les seuls à s’exprimer réellement étaient les hommes, blancs, hétérosexuels. La formule « on ne peut plus rien dire » devient alors non pas un appel à une liberté d’expression élargie, mais bien un moyen de légitimer les discours les plus extrêmes.

Emilien Ponsolle