Faut-il encore croire les faits ?
L’ESJ Lille a reçu ce jeudi 20 novembre Géraldine Muhlmann, auteure de l’essai philosophique « Pour les faits », véritable plaidoyer paru aux éditions Belles Lettres en octobre 2023. Journaliste et agrégée de philosophie, elle y interroge la subjectivisation de plus en plus importante des faits, à savoir ce qui constitue l’objet d’étude même du monde journalistique et le cœur, au fond, de l’existence de chacun. Faut-il encore croire les faits ? Plus encore : existent-ils toujours ?
Un fait, c’est quoi ?
Un fait, c’est d’abord du sensible, c’est donc faire le pari du partage et du partiel : quand on parle de faits, on parle d’ensemble, de commun. Un fait est dès lors nécessairement ouvert à l’erreur, puisque communion avec autrui il y a : ce que l’un voit, peut être vu par un autre. Un fait sensible est beaucoup plus fragile qu’un fait rationnel, disait Hannah Arendt. Ce sensible, ce concret, peut tout à fait être épineux. Mais l’enjeu est précisément là ! Il faut savoir mettre de côté ses valeurs et ses convictions, pour poser les yeux sur les faits inconfortables disait Max Weber. Mais cette sensibilité factuelle est nécessaire. G. Muhlmann a insisté sur cette importance de l’incarnation, du corporel, notamment face à la montée du « deep fake ». « Le spectateur impartial n’existe qu’au rang d’idéal. Le corps n’est peut-être pas un regard total, mais il est un regard fiable. Il vaut mieux y aller avec son corps plutôt qu’avec ses idées. », a-t-elle brillamment affirmé au cours de la conférence.
Penser contre soi-même
Si les faits sont aussi inconfortables, irritants, perturbants parfois, c’est justement parce qu’ils sont réels. Accepter de les voir tels qu’ils sont, comme le pensait Weber, c’est aller à l’encontre de ses propres croyances. Plus qu’une invitation à penser par soi-même (« Sapere aude ! » nous diraient Horace et Kant), s’en est une à penser contre soi-même, pour admettre la complexité de la réalité. Le réel est multiplicité affirmait Nietzsche. Il y a autant de matière réelle que de matière factuelle. Considérer les faits, c’est apprendre à regarder, c’est éduquer le regard pour s’adresser à tout le monde.
La nécessité du récit
S’adresser à tous oui, mais comment ? Par-delà le discours qui étouffe toute la sphère publique et médiatique, G. Muhlmann prône une éthique narrative. Elle estime qu’aujourd’hui, le média d’informations laisse place au média d’opinions. Nous faisons face à une fragmentation du discours, qui s’opère au travers d’un bavardage par petits groupes, à une détestation et un rejet du narratif et du factuel. Ces phénomènes sont justement selon elle, la porte ouverte à la rumeur et la « fake news ». Or le réel a besoin de récit plus que de discours, car celui-ci objective les choses et c’est ainsi qu’émergent les faits. Un récit est un véritable effort. Il est un geste journalistique, autant que savant ou littéraire. Le narratif s’attache au sensible, donc aux faits. Faire le choix du récit, c’est venir se dresser contre le froid de l’argumentation, le tumulte du discours, et c’est aussi tenter de maximiser l’impact des mots, toucher le plus largement possible. « Placere et docere » !
Jeanne Martin

