thème Que nous arrive-t-il ?
Tout événement, surtout s’il est porté par une vague grosse de menaces, se présente comme chargé d’affects : angoisse, effroi, sombres pressentiments, mais aussi révolte et espoir. Si ce qui nous arrive n’est que partiellement représentable, il faut pourtant dépasser cet état instable, en commençant par interroger le « nous » de la question initiale : « que nous arrive-t-il ? ».
Du singulier de chacun au pluriel des collectifs d’appartenance et d’engagement, ce « nous » est ouvert et mouvant à l’instar des rencontres de Citéphilo qui rassemblent le public autour d’auteurs et de questions diverses. Éclairer le confus, distinguer et faire dialoguer les points de vue, telle est notre ambition depuis trente ans.
Comprendre ce qui nous arrive requiert de faire saillir les lignes de force du présent : ne pas se contenter de ramener et de réduire le nouveau à du déjà vu, mais tenter de nommer l’événement. L’événement, ce qui arrive, a deux faces : il surprend, mais il transforme en même temps. L’événement n’est pas seulement ce que nous subissons malgré nous, chacun se l’approprie et le façonne à son contact. Penser l’événement, c’est le regarder en face, en faire « son affaire » et se disposer à l’affronter.
À quoi rattacher tous ces discours menaçants, ces pratiques violentes dont on voit les effets dans les attaques contre la liberté d’éditer, dans un domaine aussi concentré, à l’audiovisuel public, à l’université paupérisée, objet de mauvais procès. Tout ce que l’extrême-droite américaine nomme la Cathédrale, toutes ces voix discordantes, n’ont qu’un seul ennemi : la pensée libre. L’idéologie néo-réactionnaire – Les Lumières sombres -, est un ensemble hétéroclite où l’on repère des noms connus. Pourquoi Carl Schmitt, juriste nazi, inspire-t-il à nouveau de tels courants ? Que signifie cette ombre portée sur le présent ?
Comment ne pas penser à l’étrange défaite de Marc Bloch (1940) quand on voit l’empressement de certains entrepreneurs à anticiper les désirs de l’extrême droite, à s’adapter par avance au cas où elle gagnerait les élections ? Dominant pour l’instant la scène visible de l’événement, la figure ubuesque de Donald Trump est le masque que prend aujourd’hui la perte de consistance et de dignité du politique. Face à une telle perte, l’Europe semble impuissante et désarmée, privée de ses pouvoirs, oublieuse de son rayonnement et de ses ressources.
Que faut-il faire pour « penser l’événement » ? Dégager, autant qu’il est possible, les ressources transformatrices de l’événement pour y trouver la force de lui résister : telle serait une des tâches dévolues à Citéphilo.
Cette manifestation peut-elle contribuer à cette tâche ? Quel nom lui donner ?
Pays invité La France
Pour notre 30è édition, après l’Italie, l’Inde, le Portugal, la Belgique, le Royaume-Uni, Berlin, l’Iran, les Caraïbes, l’Afrique, le Japon, l’Ukraine, nous avons choisi d’inviter la France.
Pourquoi la France ? Parce que, prise dans ses différentes dimensions – un nom propre, un espace physique, un espace social et politique représentable en termes de continuités et discontinuités, une entité économique et, un espace symbolique organisé autour de rituels consolants si l’on en croit l’anthropologue du droit Pierre Legendre, elle constitue un « ici et maintenant » où nous nous situons et nous efforçons de penser.
La France donc, telle qu’elle se présente à la fois comme un laboratoire et un symptôme de l’état du monde qui se fragmente et se recompose depuis les années 1980 et singulièrement depuis le début du XXIe siècle. Cours d’un monde dont certains ont pu soutenir un temps qu’il épousait une sorte d’opposition conceptuelle entre « fin de l’histoire » et « clash des civilisations » : formulation culturaliste supposée exprimer les mutations d’un capitalisme à l’époque d’un certain type de mondialisation qui vient de prendre fin sous nos yeux.
Pour honorer cette promesse improbable, impossible, penser et dire la France, nous nous sommes efforcés de mettre en œuvre un questionnement philosophique qui fait la part belle aux sciences humaines, mais aussi de soumettre à la sagacité de nos publics des propositions relevant de l’art : celle d’une pensée interne au cinéma (Jean-Pierre Thorn et son regard de documentariste sur la France) ou certaines ressources descriptives et sensibles choisies dans la littérature. De nombreuses contributions, de l’anthropologie, de la sociologie, des sciences politiques, de l’histoire ou de l’économie politique esquissant peu à peu le portrait impressionniste d’un pays que nous avons cherché à peindre comme s’il n’était pas le nôtre, un pays quelque peu… « étrange ».
Ce questionnement, mené dans quinze séances du cycle France, s’efforcera de mettre en évidence le contenu d’enquêtes portant sur quelques fractures contemporaines et proposera plusieurs pistes de réflexion quant à des ressources singulières mésestimées. Il recevra le concours d’apports liés à l’actualité éditoriale.


